Marchés publics de la voirie : notre enquête sur un système de surfacturation présumée à N'Djamena
Plusieurs marchés de réfection de voirie attribués à une même entreprise depuis trois ans présentent des écarts de coûts inexpliqués, révèle notre cellule d'investigation.
Sur le papier, les chiffres sont froids et administratifs : des devis, des bons de commande, des procès-verbaux de réception de travaux. Mais rassemblés et recoupés, ils dessinent un système troublant. Notre cellule d'investigation a examiné neuf marchés publics de réfection de voirie attribués depuis trois ans dans l'agglomération de N'Djamena, tous remportés par la même entreprise, la Société tchadienne de travaux routiers (STTR), pour un montant cumulé dépassant plusieurs milliards de francs CFA.
L'examen des documents budgétaires, obtenus auprès de plusieurs sources concordantes au sein de l'administration municipale, révèle des écarts de prix significatifs entre le coût unitaire du mètre carré de chaussée facturé dans ces marchés et celui pratiqué dans des appels d'offres comparables menés par d'autres municipalités du pays, parfois jusqu'à 40 % supérieur pour des prestations similaires.
Autre élément troublant : dans sept des neuf marchés étudiés, le bureau d'études chargé de valider les métrés et de certifier la conformité des travaux est le même, la société Contrôle et Ingénierie du Tchad, dont l'un des associés fondateurs a occupé, jusqu'à il y a deux ans, un poste de responsable technique au sein de la direction municipale de la voirie — l'administration même qui attribue les marchés examinés. Ce lien n'apparaît dans aucun document de présélection consulté par notre rédaction.
Sollicitée, la direction de la STTR a indiqué par écrit que « tous les marchés remportés par l'entreprise l'ont été dans le strict respect des procédures d'appel d'offres en vigueur », sans répondre directement aux questions sur les écarts de prix constatés. Contactée séparément, la société Contrôle et Ingénierie du Tchad n'a pas donné suite à nos sollicitations répétées.
Interrogé sur ces éléments, un responsable de l'Inspection générale des finances, qui n'a pas souhaité être identifié compte tenu de la nature en cours du dossier, a confirmé qu'une mission de vérification a été ouverte sur plusieurs marchés de voirie de la capitale, sans confirmer s'il s'agit précisément des neuf marchés examinés par notre enquête. « Des vérifications sont en cours, il serait prématuré d'en tirer des conclusions définitives avant leur terme », a-t-il indiqué.
Plusieurs élus municipaux, interrogés séparément, disent découvrir l'ampleur de ces chiffres. L'un d'eux, membre de la commission des finances du conseil municipal, reconnaît que le contrôle exercé par les élus sur l'exécution technique des marchés reste, dans les faits, très limité, la validation des travaux relevant presque exclusivement des services techniques municipaux.
Notre rédaction a également consulté les procès-verbaux de réception de trois de ces marchés, qui font état de réserves techniques mineures levées en quelques jours seulement, un délai jugé anormalement court par un expert indépendant en génie civil que nous avons sollicité, au regard de l'ampleur des travaux concernés. Cet expert, qui a requis l'anonymat compte tenu de ses activités professionnelles dans le secteur, estime qu'une contre-expertise indépendante serait nécessaire pour établir si les surcoûts constatés correspondent à des prestations réellement exécutées ou à des malfaçons dissimulées derrière des réceptions accélérées.
Notre rédaction continuera de suivre l'évolution de cette mission de vérification, ainsi que celle d'un éventuel dixième marché, actuellement en cours d'attribution, sur lequel la même entreprise a de nouveau déposé une offre. Nous publierons toute nouvelle pièce susceptible d'éclairer ce dossier, dans le respect du droit de réponse des parties concernées.
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