LA NATION

À Sarh, les tisserands du raphia refusent de laisser mourir un savoir-faire

Longtemps concurrencé par le plastique importé, le tressage traditionnel du raphia connaît un regain d'intérêt porté par une poignée d'artisans et de jeunes designers.

HM
Publié le 26 août 2026 · 3 min de lecture
Une artisane tresse une natte en fibres de raphia, dans un atelier près de Sarh, en juin 2026.

Dans un atelier à ciel ouvert en périphérie de Sarh, les mains expertes d'une dizaine d'artisans, pour la plupart des femmes de plus de cinquante ans, tressent des fibres de raphia en nattes, paniers et éventails, selon des gestes appris de leurs propres mères. Ce savoir-faire, transmis oralement depuis des générations dans plusieurs localités du Moyen-Chari, avait pourtant frôlé la disparition il y a une dizaine d'années, concurrencé par l'arrivée massive de bassines, nattes et paniers en plastique bon marché sur les marchés locaux.

Une artisane tresse une natte en fibres de raphia, dans un atelier près de Sarh, en juin 2026.

Le tournant est venu, racontent plusieurs artisanes de l'atelier, d'une prise de conscience progressive : les objets en plastique, moins chers à l'achat, s'usaient plus vite et n'avaient aucune valeur de transmission, quand une natte en raphia bien entretenue pouvait durer des décennies et se réparer facilement. Cette redécouverte des qualités pratiques du raphia s'est doublée d'un intérêt nouveau, venu cette fois des villes, pour ces objets comme éléments de décoration ou pièces d'artisanat valorisées plutôt que comme simples ustensiles utilitaires.

Du panier de marché à l'objet de décoration

« Avant, on vendait nos paniers uniquement pour transporter le mil ou les légumes. Aujourd'hui, des clients de N'Djamena nous en commandent pour décorer leur salon », explique la doyenne de l'atelier, qui tresse le raphia depuis plus de quarante ans.

La récolte du raphia lui-même obéit à un calendrier précis, appris par l'observation depuis l'enfance : les palmes doivent être coupées à un stade de maturité précis, ni trop jeunes ni trop sèches, puis fendues et mises à sécher à l'ombre pendant plusieurs jours pour obtenir des fibres à la fois souples et résistantes. Une fibre récoltée trop tôt cassera au premier pliage, une fibre récoltée trop tard perdra sa couleur claire caractéristique. Cette connaissance fine du végétal, tout aussi essentielle que le geste du tressage lui-même, ne figure dans aucun manuel : elle ne se transmet que par la pratique, aux côtés d'une aînée, saison après saison.

Cette évolution a attiré l'attention de quelques jeunes designers formés dans les écoles d'art de la capitale, qui collaborent désormais ponctuellement avec les artisanes de Sarh pour adapter les formes traditionnelles à des usages contemporains : sacs à main, luminaires, accessoires de mode qui reprennent les motifs et les techniques de tressage ancestrales tout en visant une clientèle urbaine plus aisée. Cette collaboration reste artisanale, sans structure commerciale formelle, mais elle a déjà permis à plusieurs pièces de circuler jusque dans des boutiques de la capitale.

Transmettre avant qu'il ne soit trop tard

Un vendeur de fournitures artisanales du grand marché de Sarh, qui approvisionne l'atelier en teintures naturelles et en fil de renfort, confirme cette embellie depuis son propre comptoir : ses ventes de matériel destiné au tressage du raphia ont nettement progressé ces deux dernières années, après une longue période de déclin où il envisageait sérieusement d'abandonner ce rayon de sa boutique au profit d'articles en plastique plus demandés à l'époque. Ce petit indicateur commercial, anecdotique en apparence, rejoint les observations des artisanes elles-mêmes sur le regain d'intérêt pour leur métier.

Le principal souci des artisanes les plus âgées reste la transmission. La plupart des jeunes filles de la région, aujourd'hui scolarisées plus longtemps qu'auparavant, n'apprennent plus systématiquement le tressage auprès de leurs mères, et certaines techniques précises — notamment les motifs géométriques les plus complexes, réservés autrefois à des pièces cérémonielles — risquent de disparaître avec la génération actuelle d'artisanes si rien n'est fait pour les documenter ou les enseigner plus largement.

Sans intervention extérieure massive, ce sont ces initiatives modestes — un atelier de transmission ouvert cette année à une trentaine de jeunes filles volontaires, quelques collaborations avec des designers urbains — qui portent, pour l'instant, l'espoir de voir ce savoir-faire traverser encore une génération. Un pari incertain, mais que les artisanes de Sarh, elles, refusent obstinément de considérer comme perdu d'avance.

HM
Hélène Mercier
Directrice de la rédaction

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