Le Salon du livre de N'Djamena, refuge d'une littérature qui cherche ses lecteurs
Éditeurs locaux, auteurs autopubliés et bibliothécaires se retrouvent chaque année pour tenter de faire vivre un secteur du livre fragile mais tenace.
Sous les tentes dressées dans la cour de l'Institut culturel de N'Djamena, les tables croulent sous des piles de romans, de recueils de poésie et d'essais, la plupart publiés à quelques centaines d'exemplaires par de petites maisons d'édition locales qui tiennent souvent sur les épaules d'une seule personne. Le Salon du livre de N'Djamena, qui en est cette année à sa neuvième édition, reste un événement modeste comparé aux grands salons internationaux, mais il constitue, pour beaucoup d'auteurs tchadiens, l'unique occasion de rencontrer leurs lecteurs en chair et en os.
La situation du livre au Tchad reste marquée par des contraintes structurelles bien connues : un réseau de librairies extrêmement limité, concentré presque exclusivement dans la capitale, des coûts d'impression élevés qui obligent la plupart des auteurs à s'autopublier ou à passer par de petites structures locales aux tirages restreints, et un lectorat encore fragile, en concurrence avec d'autres usages du temps libre, notamment numériques.
Écrire malgré tout
Ces difficultés n'empêchent pourtant pas une production littéraire réelle et diversifiée de continuer d'exister. Cette année, le Salon a mis en avant plusieurs premiers romans de jeunes auteurs, des recueils de nouvelles en langue française mais aussi quelques ouvrages bilingues intégrant des expressions en arabe tchadien ou en langues locales, ainsi qu'un nombre croissant de témoignages et de récits autobiographiques, un genre en plein essor selon plusieurs éditeurs présents.
« On écrit souvent sans savoir si on sera lu au-delà de sa famille et de ses amis. Ce salon, une fois par an, nous rappelle que ce n'est pas vrai, qu'il existe un vrai public curieux de littérature tchadienne », confie une auteure présentant son premier roman, consacré à l'enfance dans un quartier populaire de N'Djamena.
Un petit éditeur installé à N'Djamena depuis une douzaine d'années raconte, lui, l'évolution de son propre catalogue comme un révélateur des goûts du public local. Ses premiers titres, principalement des essais politiques et des recueils de poésie classique, se vendaient difficilement au-delà de quelques dizaines d'exemplaires. Ce sont les récits de vie et les romans à forte dimension autobiographique, publiés plus récemment, qui rencontrent aujourd'hui le plus de succès auprès d'un lectorat jeune, souvent en quête d'histoires qui leur ressemblent davantage que les classiques étudiés au lycée. Cette évolution du goût, observée empiriquement stand après stand, oriente désormais les choix éditoriaux de plusieurs petites maisons présentes au Salon.
Certains éditeurs présents misent également sur les langues locales pour élargir leur lectorat au-delà du cercle francophone scolarisé. Un petit recueil de contes traditionnels, publié cette année en version bilingue français et arabe tchadien, s'est écoulé plus rapidement que prévu auprès de familles souhaitant transmettre ces récits à leurs enfants dans les deux langues. Son éditrice y voit une piste encore largement inexploitée : la plupart des ouvrages publiés au Tchad restent rédigés uniquement en français, alors qu'une partie significative du lectorat potentiel serait plus à l'aise, ou simplement plus intéressée, par des textes intégrant davantage les langues parlées au quotidien.
Les bibliothécaires présents évoquent, eux aussi, un désir de lecture réel mais mal desservi par l'offre disponible. Plusieurs bibliothèques municipales de quartier, souvent installées dans des locaux exigus, rapportent une fréquentation en hausse chez les collégiens et lycéens, en particulier depuis que certaines d'entre elles ont mis en place des clubs de lecture gratuits le week-end. Mais ces initiatives restent dépendantes de bonnes volontés locales et de dons ponctuels d'ouvrages, sans budget public dédié qui permettrait de les pérenniser.
Un secteur à consolider
Plusieurs voix, parmi les éditeurs et auteurs présents, appellent à des mesures concrètes plutôt qu'à de simples déclarations d'intention en faveur de la culture : un soutien fiscal à l'impression locale, pour réduire le coût qui pèse aujourd'hui sur les petits éditeurs ; un programme d'achat d'ouvrages tchadiens destiné aux bibliothèques scolaires, qui garantirait un débouché minimal aux auteurs locaux ; et un accompagnement à la traduction, pour permettre à certains textes de circuler au-delà des frontières linguistiques du pays.
En attendant que ces propositions trouvent, ou non, un écho institutionnel, le Salon continue, année après année, de jouer un rôle que personne d'autre ne remplit vraiment : offrir à une littérature discrète mais bien vivante une scène, même provisoire, pour exister aux yeux de son propre public.