Le court métrage tchadien sort de l'ombre au festival de N'Djamena
Une nouvelle génération de réalisateurs autodidactes présente ses films dans des salles de fortune, en attendant que le pays retrouve de vraies salles de cinéma.
Il n'y a plus, à N'Djamena, de salle de cinéma au sens où on l'entendait il y a quarante ans, quand plusieurs établissements projetaient encore des films sur grand écran dans le centre-ville. C'est pourtant dans cette absence que se déroule, depuis quelques années, un petit festival de courts métrages qui attire un public toujours plus nombreux, projeté sur un simple écran tendu dans la cour d'un centre culturel du quartier de Farcha.
Cette année, une vingtaine de films ont été présentés, réalisés pour la plupart avec des moyens dérisoires : un téléphone portable, un ordinateur pour le montage, parfois un unique projecteur emprunté pour la soirée. Les sujets abordés sont pourtant d'une grande diversité : chronique familiale à Moundou, portrait d'une conductrice de moto-taxi à N'Djamena, fiction inspirée de légendes du Ouaddaï revisitées dans un cadre contemporain. Cette absence de moyens n'a pas empêché certains films de faire preuve d'une réelle maîtrise narrative, saluée par le jury comme par le public.
Apprendre en marge d'une industrie qui n'existe pas encore
La plupart des réalisateurs présents sont autodidactes. Faute d'école de cinéma dans le pays, beaucoup ont appris en regardant des tutoriels en ligne, en s'échangeant des logiciels de montage faute de budget pour des licences, en apprenant sur le tas les bases du cadrage et du son en filmant des mariages ou des événements locaux pour financer leurs projets personnels.
« On n'a pas d'école, pas de matériel professionnel, pas vraiment de distributeur. On a juste l'envie de raconter des histoires qui nous ressemblent, et on trouve toujours un moyen », résume une jeune réalisatrice originaire de Sarh, dont le court métrage a été particulièrement remarqué cette année.
Le film primé cette année, un moyen métrage tourné intégralement à Moundou avec un budget que son réalisateur évalue à moins de l'équivalent de quelques centaines de dollars, raconte l'histoire d'un vieux mécanicien de vélos confronté à l'arrivée massive de motos-taxis dans son quartier. Le tournage s'est étalé sur près d'un an, entre deux emplois alimentaires du réalisateur, avec une équipe réduite à trois personnes qui cumulaient chacune plusieurs fonctions : cadreur et perchiste le matin, acteur secondaire l'après-midi. Le résultat, projeté devant une salle comble et visiblement émue, a valu à son auteur une invitation, encore hypothétique à ce stade, à présenter son travail dans un festival régional voisin.
Le jury, composé cette année de trois professionnels tchadiens du son et de l'image ayant travaillé sur des productions publicitaires ou institutionnelles, dit avoir été surpris par la maturité de plusieurs scénarios, malgré des défauts techniques évidents liés au manque de matériel : cadrages parfois instables, son capté directement par le microphone du téléphone sans perche ni bonnette, montages aux transitions abruptes faute de logiciel professionnel. Ces limites, loin de décourager le public, semblent au contraire renforcer un sentiment de proximité et d'authenticité que plusieurs spectateurs ont spontanément mentionné en sortant de la projection.
Le festival lui-même reste une entreprise fragile, portée à bout de bras par une petite association culturelle qui peine chaque année à réunir le budget nécessaire pour louer le matériel de projection et défrayer les quelques réalisateurs venus de province. Aucun soutien institutionnel structurel n'existe à ce jour, même si plusieurs organisateurs disent avoir été approchés, sans suite concrète pour l'instant, par des responsables culturels intéressés par l'idée de pérenniser l'événement.
Le rêve d'une vraie salle
- Une vingtaine de courts métrages présentés cette année, contre une dizaine lors de la première édition.
- Aucune salle de cinéma permanente en activité à N'Djamena à ce jour.
- Une audience essentiellement composée de jeunes de moins de trente ans, selon les organisateurs.
Beaucoup de réalisateurs présents rêvent, à terme, d'une vraie salle de projection, climatisée et équipée, qui permettrait de sortir ce cinéma de la précarité de la cour à ciel ouvert. En attendant, la simple existence de ce rendez-vous annuel a déjà changé quelque chose : plusieurs jeunes qui n'auraient jamais osé se présenter comme cinéastes se disent aujourd'hui, pour la première fois, en train de préparer un second film. Ce n'est pas encore une industrie, mais c'est, incontestablement, le début d'une scène.