Décentraliser vraiment : le pari inachevé des provinces tchadiennes
Cinq ans après le lancement de la réforme territoriale, les conseils provinciaux peinent à disposer de moyens réels. Une tribune pour sortir de la décentralisation de façade.
On a beaucoup célébré, il y a cinq ans, l'installation des premiers conseils provinciaux élus. Des cérémonies, des discours, des drapeaux neufs sur les frontons des préfectures : le Tchad tournait, disait-on, la page d'un pouvoir concentré à N'Djamena pour s'ouvrir à une gouvernance de proximité. Depuis, la loi a bien été votée, les élus bien installés, les organigrammes bien dessinés. Mais sur le terrain, dans les provinces du Ouaddaï comme du Mayo-Kebbi, le constat est le même : décentraliser un texte n'a jamais suffi à décentraliser un budget.
Les compétences transférées sur le papier sont pourtant nombreuses : entretien des pistes rurales, gestion des marchés, une partie de la santé primaire, l'état civil. Mais transférer une compétence sans transférer les ressources qui vont avec revient à confier un rôle sans donner de texte à l'acteur. Dans plusieurs conseils provinciaux visités ces derniers mois, les présidents élus racontent la même mécanique : une dotation de l'État qui arrive en retard, souvent amputée, et des recettes locales — taxes de marché, redevances diverses — trop faibles pour financer autre chose que les salaires du personnel administratif.
Des compétences sans budget
Prenons un exemple concret. Un conseil provincial peut légalement décider de réhabiliter une piste reliant deux départements. Il peut même la voter en session plénière, l'inscrire à son plan de développement, la présenter fièrement à la population. Mais s'il ne dispose ni des engins, ni du carburant, ni de l'ingénieur pour superviser les travaux, la décision reste une intention. Faute de mécanisme de péréquation clair entre provinces riches et provinces pauvres, celles qui ont le moins de recettes propres — souvent les plus enclavées, donc celles qui en auraient le plus besoin — sont aussi celles qui avancent le moins.
« On nous a donné les clés d'une maison dont on n'a pas construit les murs », résume un président de conseil provincial du Moyen-Chari, qui préfère garder l'anonymat pour ne pas fâcher sa tutelle.
Un exemple, dans le Ouaddaï, illustre bien cette mécanique. Le conseil provincial y avait inscrit à son plan annuel la réhabilitation de trois marchés ruraux, avec devis, appel d'offres et calendrier de travaux. Deux ans plus tard, un seul marché a été partiellement rénové, faute de second versement de la dotation promise par l'échelon central. Les commerçants qui avaient anticipé un abri contre la pluie continuent de vendre à même le sol, sous un soleil ou une averse qui n'attendent pas les circuits budgétaires. Ce genre de décalage entre la promesse votée et la réalisation effective ne relève pas d'un cas isolé : il revient, avec des variantes, dans presque tous les conseils provinciaux interrogés ces derniers mois.
Cette situation nourrit un cercle vicieux. Les citoyens, qui avaient vu dans l'élection de leurs conseillers provinciaux la promesse d'une administration plus proche et plus réactive, constatent que rien ne change concrètement : les centres de santé communautaires manquent toujours de personnel, les marchés ruraux restent des étals de fortune sans toiture, les pistes redeviennent impraticables à la première saison des pluies. Le risque, à terme, n'est pas seulement administratif : c'est celui d'un discrédit plus large de l'idée même de décentralisation, qui finirait par apparaître comme un slogan plutôt que comme un projet de société.
Trois conditions pour un vrai transfert
Il n'est pourtant pas trop tard pour corriger le tir, à condition d'accepter de regarder les choses en face. Trois chantiers me semblent incontournables.
- Adosser chaque compétence transférée à une ligne budgétaire précise et pluriannuelle, votée avec elle et non renvoyée à plus tard.
- Créer un fonds de péréquation entre provinces, alimenté par une part fixe des recettes nationales, pour que l'enclavement ne soit plus une double peine.
- Former réellement les cadres provinciaux à la gestion de projets et aux marchés publics, plutôt que de leur laisser découvrir ces règles sur le tas.
Rien de tout cela n'est hors de portée. D'autres pays de la sous-région ont emprunté des chemins comparables, avec leurs propres difficultés, mais aussi de premiers résultats tangibles quand la volonté politique a suivi les textes. Le Tchad a fait le plus dur en organisant des élections provinciales crédibles et en installant des assemblées locales légitimes. Il serait dommage de s'arrêter à mi-chemin, et de transformer une réforme ambitieuse en simple changement d'organigramme. La décentralisation ne se mesure pas au nombre de conseils installés, mais à la longueur des pistes réhabilitées et au nombre de centres de santé qui ouvrent leurs portes le matin.