À Sarh, les jeunes diplômés se tournent vers le commerce informel faute d'emploi
Confrontés à un marché du travail saturé, de plus en plus de jeunes titulaires d'un diplôme universitaire renoncent à chercher un emploi salarié et se lancent dans de petites activités commerciales pour survivre.
Diplômé en gestion des entreprises depuis trois ans, Doumngar Albert passe désormais ses journées au carrefour du grand marché de Sarh, un gilet fluorescent sur les épaules, à vendre du crédit téléphonique et à recharger les batteries de motos-taxis. « Ce n'est pas ce pour quoi j'ai étudié, mais c'est ce qui me permet de manger et d'aider ma famille », résume-t-il, entre deux clients pressés.
Son parcours est loin d'être isolé. Selon une enquête menée l'an dernier par une association locale de jeunes diplômés, plus des deux tiers des titulaires d'une licence ou d'un master originaires de la province du Moyen-Chari n'occupaient, deux ans après l'obtention de leur diplôme, aucun emploi correspondant à leur qualification. Beaucoup se sont réorientés vers de petites activités commerciales : vente ambulante, transport à moto, ou encore petit commerce de détail.
Un marché de l'emploi saturé
Cette situation s'explique en partie par le nombre limité de postes disponibles dans la fonction publique, longtemps principal débouché pour les diplômés du supérieur, et par la faiblesse du tissu d'entreprises privées susceptibles d'absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail. Les recrutements dans l'administration se font au compte-gouttes, tandis que le secteur privé formel reste peu développé en dehors de quelques filières comme le coton ou l'agroalimentaire.
La situation est aggravée par la hausse générale du coût de la vie observée ces derniers mois dans la région, qui pousse davantage de jeunes à privilégier une activité immédiatement rémunératrice plutôt qu'une recherche d'emploi de plus longue haleine. Les prix des denrées de base ont sensiblement augmenté sur les marchés de Sarh, rendant plus difficile encore la période de transition entre la fin des études et l'insertion professionnelle.
« On forme chaque année des centaines de jeunes dans des filières universitaires classiques, sans qu'il existe en face une économie capable de les employer. Le décalage devient chaque année plus criant », analyse l'économiste Ngaba Doungous, qui suit la question depuis plusieurs années à l'université de Sarh.
Le phénomène touche particulièrement les filières de gestion, de droit et de sciences sociales, dont les effectifs universitaires ont fortement progressé ces quinze dernières années sans que le nombre de débouchés correspondants n'augmente dans les mêmes proportions. Les filières techniques et professionnelles, mieux articulées avec les besoins du tissu économique local, offrent en comparaison des perspectives d'insertion sensiblement meilleures, selon plusieurs responsables d'établissements universitaires de la ville.
Face à ce constat, une partie de la jeunesse locale a choisi de retourner cette contrainte en opportunité, en investissant le secteur informel avec une approche plus entrepreneuriale. C'est le cas de Néhémie Madjitoloum, ancien étudiant en informatique, qui a monté un petit atelier de réparation de téléphones portables après avoir constaté qu'aucun poste ne correspondait à sa formation dans la ville. Son activité emploie aujourd'hui deux apprentis.
D'autres jeunes diplômés ont choisi de se regrouper pour mutualiser leurs compétences, à l'image d'un collectif informel de six anciens étudiants en agronomie qui proposent désormais des services de conseil aux petits exploitants agricoles de la périphérie de Sarh, moyennant une rémunération modeste mais régulière.
Des dispositifs d'appui encore modestes
- Formations courtes en entrepreneuriat proposées par une ONG locale
- Microcrédits accordés par une coopérative d'épargne à des jeunes porteurs de projet
- Projet pilote d'incubateur communal encore au stade de discussion
Les autorités municipales de Sarh assurent avoir conscience du problème et évoquent un projet de centre d'incubation pour jeunes entrepreneurs, encore à l'état de discussion avec des partenaires financiers. En attendant sa concrétisation éventuelle, plusieurs organisations locales tentent de combler le vide en proposant des formations courtes en gestion et de petits crédits pour aider les jeunes à structurer leurs activités informelles.
Doumngar Albert, de son côté, n'a pas renoncé à l'idée de retrouver un jour un emploi dans son domaine. Mais il ne s'y accroche plus comme un préalable à toute stabilité. « Je continue à envoyer des candidatures de temps en temps, mais je ne vis plus dans l'attente d'une réponse. Ici, au carrefour, au moins, je sais que je gagne quelque chose chaque jour », conclut-il en rangeant sa caisse pour la soirée.