Le coton tchadien mise sur la relance des coopératives villageoises
Après des années de désorganisation de la filière, plusieurs bassins de production du Sud misent sur un retour en force des coopératives pour redonner du pouvoir de négociation aux petits producteurs.
Dans la cour de l'union régionale des producteurs de coton, à quelques kilomètres de Moundou, les sacs de coton-graine s'entassent en pyramides bien ordonnées, prêts à être pesés puis expédiés vers l'usine d'égrenage. Ce ballet, familier des habitants de la région depuis des décennies, a pourtant failli disparaître : il y a encore trois ans, la filière traversait l'une des périodes les plus difficiles de son histoire récente, entre effondrement des cours mondiaux, retards de paiement chroniques et découragement massif des cultivateurs.
Le tournant est venu, selon plusieurs responsables locaux, d'un retour aux fondamentaux : reconstruire des coopératives villageoises solides plutôt que de dépendre uniquement d'acheteurs individuels ou d'intermédiaires peu regardants sur les prix. L'idée n'est pas nouvelle, mais sa mise en œuvre a longtemps buté sur le manque de confiance des producteurs, échaudés par des expériences coopératives passées mal gérées ou capturées par quelques figures locales.
Reconstruire la confiance, chiffre après chiffre
Pour convaincre les cultivateurs de revenir vers un modèle collectif, les responsables des nouvelles coopératives ont misé sur la transparence des comptes : affichage public des tonnages livrés par chaque exploitant, calcul du prix d'achat en présence de délégués élus par les producteurs eux-mêmes, et versement des paiements dans des délais resserrés, un point sur lequel les anciennes structures avaient perdu toute crédibilité. Plusieurs villages ont également mis en place des caisses de solidarité alimentées par une petite retenue sur chaque vente, destinées à financer des semences améliorées pour la saison suivante.
« Avant, on vendait à qui passait en premier, même à perte, parce qu'on avait besoin d'argent tout de suite. Aujourd'hui, la coopérative avance une partie du paiement dès la livraison, on n'est plus obligés de brader », explique un producteur d'un village situé à une trentaine de kilomètres de Moundou.
Ce changement de rapport de force profite en premier lieu aux petits exploitants, qui ne disposaient auparavant d'aucun levier de négociation face aux acheteurs. En mutualisant les volumes, les coopératives peuvent désormais discuter des prix directement avec les usines d'égrenage, sans passer par une chaîne d'intermédiaires qui prélevait sa marge à chaque étape. Certaines unions régionales sont même allées plus loin, en investissant dans des balances certifiées et des hangars de stockage partagés, réduisant les pertes liées à un stockage artisanal peu adapté à l'humidité de la saison des pluies.
Des défis qui restent entiers
Cette embellie reste toutefois fragile. Le prix mondial du coton demeure volatil, et une bonne partie des gains obtenus localement pourrait être balayée par une chute des cours sur les marchés internationaux, sur laquelle aucune coopérative villageoise n'a de prise. Par ailleurs, l'accès au crédit reste un obstacle majeur pour financer l'achat d'intrants de qualité en début de saison, beaucoup de producteurs devant encore emprunter à des taux élevés auprès de prêteurs informels.
- Des coopératives villageoises qui négocient désormais directement avec les usines d'égrenage.
- Des paiements partiels versés dès la livraison, contre des délais de plusieurs semaines auparavant.
- Des hangars de stockage mutualisés pour limiter les pertes liées à l'humidité.
- Un accès au crédit agricole qui reste le principal frein à l'amélioration des rendements.
Les responsables de la filière espèrent que ce modèle, s'il fait ses preuves sur plusieurs saisons, pourra essaimer vers d'autres cultures d'exportation de la région, aujourd'hui organisées de façon beaucoup plus dispersée. Pour l'instant, la priorité reste de consolider ce qui a été reconstruit : dans les villages où les coopératives fonctionnent bien, les surfaces cultivées en coton ont recommencé à progresser légèrement cette saison, un signal encourageant après plusieurs années de recul continu — même si personne, sur le terrain, ne veut encore parler de retournement durable tant que les paiements de la campagne en cours n'auront pas tous été honorés.