Le soleil que le Tchad n'exploite qu'à moitié
Alors que l'accès à l'électricité reste un luxe pour la majorité des Tchadiens, le solaire progresse trop lentement. Une tribune pour changer d'échelle.
Le Tchad compte parmi les pays les mieux dotés au monde en ensoleillement, avec une moyenne de plus de trois mille heures de soleil par an sur une grande partie de son territoire. Et pourtant, la majorité des ménages tchadiens, en particulier hors de N'Djamena, n'ont toujours pas d'accès régulier à l'électricité. Ce paradoxe, souvent cité dans les discours officiels comme une évidence à corriger, reste largement d'actualité malgré une décennie de promesses sur le solaire.
Des progrès existent, il faut le reconnaître honnêtement. Plusieurs centrales solaires raccordées au réseau ont vu le jour ces dernières années autour de N'Djamena, et des kits solaires individuels se sont multipliés dans les marchés, permettant à des milliers de foyers ruraux d'éclairer une pièce ou de recharger un téléphone sans dépendre d'un groupe électrogène coûteux en carburant. Mais ces avancées restent d'une échelle très inférieure aux besoins, et surtout très inégalement réparties entre la capitale et le reste du pays.
Le mini-réseau, une solution sous-exploitée
La vraie occasion manquée, à mon sens, se trouve du côté des mini-réseaux solaires villageois — ces installations de taille moyenne qui peuvent alimenter un bourg entier, ses commerces, son centre de santé et son école, sans attendre l'extension improbable du réseau national. Plusieurs expériences pilotes, notamment dans la région du Mayo-Kebbi, ont montré qu'un mini-réseau bien dimensionné et bien géré pouvait transformer la vie économique d'une localité en quelques mois : ateliers de couture qui travaillent après la tombée de la nuit, glacières pour conserver le poisson ou les produits laitiers, dispensaires enfin capables de conserver des vaccins dans de bonnes conditions.
« Depuis que le mini-réseau fonctionne, mon atelier de soudure produit deux fois plus, parce que je ne dépends plus du prix de l'essence pour mon groupe électrogène », témoigne un artisan d'un village du Mayo-Kebbi.
L'effet sur le dispensaire voisin de ce même village mérite d'être raconté séparément. Avant l'installation du mini-réseau, le personnel de santé conservait les vaccins dans une glacière alimentée par un groupe électrogène allumé quelques heures par jour, avec le risque permanent de rupture de la chaîne du froid en cas de panne ou de pénurie de carburant. Depuis le raccordement au mini-réseau solaire, le réfrigérateur médical fonctionne en continu, et l'infirmier responsable du centre affirme n'avoir plus perdu un seul lot de vaccins depuis deux ans, contre plusieurs incidents par saison auparavant. C'est ce genre de bénéfice, difficile à chiffrer dans un rapport financier mais décisif pour une population, que la seule logique de rentabilité économique ne saisit pas toujours.
Un autre village voisin, resté dépourvu de mini-réseau faute d'avoir trouvé un opérateur intéressé par un site jugé trop petit pour être rentable, illustre en creux ce que le premier village a gagné. Là-bas, l'unique glacière du marché fonctionne encore au groupe électrogène, avec un carburant dont le prix grimpe à chaque saison des pluies quand les routes se dégradent. Les commerçantes de poisson séché racontent devoir parfois brader leur stock avant qu'il ne s'abîme, faute de pouvoir le conserver plus de deux jours. Le contraste entre les deux villages, distants de quelques kilomètres à peine, rend d'autant plus frustrant le rythme actuel de déploiement des mini-réseaux.
Le frein n'est donc pas technique. Il est financier et organisationnel. Le coût initial d'installation reste élevé pour des communes ou des coopératives locales sans accès facile au crédit, et le modèle de gestion — qui doit assurer la maintenance et la facturation sur le long terme — est encore trop rarement pensé dès la conception du projet. Trop de mini-réseaux financés par des bailleurs extérieurs tombent en panne dès la première défaillance technique sérieuse, faute de pièces de rechange disponibles localement ou de technicien formé sur place.
Changer d'échelle, pas seulement de discours
- Faciliter l'accès au crédit pour les porteurs de projets de mini-réseaux solaires, notamment les coopératives locales et les collectivités.
- Former des techniciens de maintenance dans chaque province, plutôt que de dépendre d'une expertise concentrée à N'Djamena.
- Simplifier les procédures administratives de raccordement et de tarification, aujourd'hui perçues comme un obstacle par de nombreux porteurs de projets.
Le Tchad ne manque ni de soleil ni d'exemples réussis. Il manque d'une volonté de passer des projets pilotes, aussi prometteurs soient-ils, à une politique nationale assumée de l'énergie solaire décentralisée. Tant que cette bascule ne sera pas franchie, le pays continuera de regarder passer, saison après saison, une ressource qu'il a en abondance sans jamais vraiment s'en servir.