LA NATION

Autour du lac Tchad, la pêche recule à mesure que l'eau se retire

Sur les rives tchadiennes du lac, pêcheurs et éleveurs s'adaptent tant bien que mal à des niveaux d'eau de plus en plus irréguliers, entre années de crue et années de sécheresse marquée.

SB
Publié le 26 août 2026 · 4 min de lecture
Un pêcheur répare son filet au bord du lac Tchad, près de Bol, en août 2026.

Sur la rive du lac, non loin de la ville de Bol, Youssouf Abba scrute l'horizon avant de pousser sa pirogue dans l'eau peu profonde. Il y a dix ans, raconte-t-il, il fallait pagayer une demi-heure avant d'atteindre les zones de pêche les plus poissonneuses. Aujourd'hui, il navigue près d'une heure supplémentaire, slalomant entre des bancs de sable qui n'existaient pas à la même période. « Le lac change de visage d'une saison à l'autre, on ne sait jamais vraiment où il sera l'année suivante », résume-t-il en resserrant son filet.

Un pêcheur répare son filet au bord du lac Tchad, près de Bol, en août 2026.

Le lac Tchad, partagé entre plusieurs pays de la région, a connu depuis les années 1960 une réduction spectaculaire de sa superficie, avant de connaître ces dernières années des phases de remontée partielle des eaux, liées à des précipitations plus abondantes dans son bassin versant. Cette irrégularité croissante, que plusieurs chercheurs associent aux dérèglements climatiques régionaux, complique considérablement la vie des centaines de milliers de personnes qui dépendent du lac pour la pêche, l'agriculture de décrue et l'élevage.

Une ressource de plus en plus imprévisible

Pour les pêcheurs de la zone de Bol, cette instabilité se traduit très concrètement par des rendements erratiques. Certaines années, le retrait des eaux expose de vastes étendues de terre fertile, propices à la culture du blé ou du maïs de décrue ; d'autres années, une remontée soudaine noie des champs récemment ensemencés. « On a appris à ne plus tout miser sur une seule activité. Ceux qui pêchent aussi un peu de terre et gardent quelques bêtes s'en sortent mieux que ceux qui ne font qu'une seule chose », observe Hawa Brahim, présidente d'une coopérative de femmes transformatrices de poisson séché.

« Il y a des années où le poisson séché nous permettait de payer la scolarité de tous les enfants. Cette année, la récolte a été si maigre qu'on a dû réduire les portions vendues sur le marché », confie Hawa Brahim.

Le recul du lac par endroits a aussi ravivé des tensions autour de l'usage des terres nouvellement exposées, disputées entre agriculteurs et éleveurs transhumants venus du Kanem ou du Batha à la recherche de pâturages. Plusieurs différends locaux ont dû être arbitrés ces derniers mois par les autorités traditionnelles de la zone, sans qu'un cadre durable de partage des terres n'ait encore été formellement établi entre les communautés.

Selon des relevés informels tenus par les coopératives de pêcheurs de la zone, les prises quotidiennes moyennes auraient reculé d'environ un tiers au cours de la dernière décennie, en dépit d'un nombre de pirogues en activité resté globalement stable. Cette baisse, conjuguée à la hausse du prix du carburant nécessaire pour atteindre des zones de pêche plus éloignées, réduit d'autant la rentabilité de l'activité pour les familles qui en dépendent entièrement.

Des discussions régionales sur une gestion plus coordonnée des usages du lac existent depuis plusieurs années entre les pays riverains, mais elles achoppent régulièrement sur la question du partage des ressources en eau, laissant les communautés locales largement livrées à leurs propres stratégies d'adaptation.

Des projets d'adaptation encore limités

Plusieurs organisations locales et internationales ont lancé, ces dernières années, des programmes visant à diversifier les sources de revenus autour du lac : formation à l'apiculture, distribution de semences résistantes à la sécheresse, ou encore appui à des unités de transformation de poisson mieux équipées. Mais ces initiatives restent, de l'aveu même de leurs promoteurs, insuffisantes face à l'ampleur des besoins d'une population en forte croissance.

Cette précarité économique a des répercussions qui dépassent la seule question alimentaire. Plusieurs enseignants de la zone de Bol constatent une hausse des abandons scolaires en période de mauvaise pêche, les familles ayant alors besoin de la main-d'œuvre de leurs enfants, notamment pour la réparation des filets ou la vente ambulante du poisson séché sur les marchés environnants.

Pour Youssouf Abba, ces appuis extérieurs sont les bienvenus, mais ne remplacent pas une connaissance du lac transmise de génération en génération, et de plus en plus mise à mal par l'imprévisibilité des saisons. « Mon père savait à quel moment de l'année aller pêcher où. Moi, je dois réapprendre chaque année », résume-t-il avant de reprendre sa pagaie, en direction d'un lac dont il ne sait plus vraiment lire les humeurs.

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