LA NATION

Sur les rives du lac Tchad, la bataille silencieuse de l'eau

Alors que le niveau du lac fluctue au gré des saisons et des usages, pêcheurs, éleveurs et agriculteurs des pays riverains apprennent, tant bien que mal, à négocier l'accès à une ressource de plus en plus disputée.

HM
Publié le 26 août 2026 · 3 min de lecture
Des pêcheurs remontent leurs filets au lever du jour près de Bol, sur les rives du lac Tchad.

À l'aube, les pirogues glissent encore dans la brume qui flotte au ras de l'eau, du côté de Bol. Les pêcheurs y voient un rituel immuable, mais tous savent que le lac qui les fait vivre depuis des générations n'a plus grand-chose à voir avec celui que décrivaient leurs grands-parents. Selon les saisons et les années, ses rives avancent ou reculent de plusieurs kilomètres, redessinant en permanence la carte des zones de pêche, des pâturages et des terres cultivables — et, avec elle, celle des tensions entre communautés qui n'ont d'autre choix que de se les partager.

Des pêcheurs remontent leurs filets au lever du jour près de Bol, sur les rives du lac Tchad.

Le lac Tchad n'appartient à aucun pays en particulier : ses eaux et ses berges se répartissent entre plusieurs nations riveraines, chacune avec ses propres usages, ses propres autorités locales et, parfois, ses propres règles non écrites. Quand le niveau de l'eau baisse fortement, comme cela arrive certaines années, des terres autrefois immergées redeviennent cultivables et attirent aussitôt des familles venues de loin — ce qui ne va pas sans frictions avec celles qui occupaient déjà les rives voisines.

Des règles locales plus fortes que les frontières

Sur le terrain, ce sont moins les frontières nationales que les arrangements coutumiers qui organisent concrètement l'accès à l'eau. Dans plusieurs villages de la rive tchadienne, des comités mixtes réunissant chefs traditionnels, représentants des pêcheurs et délégués des éleveurs se réunissent à intervalles réguliers pour fixer les zones de pêche autorisées, les couloirs de transhumance et les périodes de repos des bancs de poissons les plus fragiles. Ces comités n'ont aucune existence juridique officielle, mais leur autorité est généralement mieux respectée que celle des textes votés loin de là.

« Ici, ce n'est pas la loi qui compte le plus, c'est la parole donnée devant les anciens. Un accord signé à N'Djamena ne vaut rien si le chef de canton du village d'à côté ne le reconnaît pas », résume un pêcheur de Bol, la trentaine, qui préside l'un de ces comités locaux.

Cette gouvernance de proximité a ses limites. Elle fonctionne relativement bien tant que les ressources restent stables d'une année sur l'autre, mais elle est mise à rude épreuve dès qu'un choc extérieur — une saison des pluies particulièrement faible, l'arrivée massive de nouveaux éleveurs fuyant l'insécurité ailleurs, ou un projet d'irrigation à grande échelle en amont — vient bouleverser l'équilibre. Plusieurs habitants racontent des épisodes de tension avec des groupes venus d'autres régions, parfois désamorcés de justesse par l'intervention conjointe de plusieurs chefs traditionnels.

Vers une gestion partagée, mais encore fragile

Consciente de ces fragilités, une organisation régionale de bassin, réunissant des représentants des différents pays riverains, tente depuis plusieurs années de mettre en place des règles communes de gestion de la ressource : quotas de prélèvement, calendriers harmonisés de la pêche, projets pilotes de reboisement des berges pour limiter l'érosion. Sur le papier, ces initiatives sont saluées par tous les acteurs locaux rencontrés. Dans les faits, leur mise en œuvre concrète reste largement tributaire de financements extérieurs et de la capacité des administrations locales à faire respecter des décisions prises loin du terrain.

Pour beaucoup de riverains, l'enjeu dépasse la seule question technique de la gestion de l'eau : il touche à la survie d'un mode de vie tout entier bâti autour du rythme du lac. Certains jeunes, faute de perspectives suffisantes dans la pêche ou l'agriculture, choisissent de partir tenter leur chance à N'Djamena ou plus loin encore, laissant les villages riverains vieillir doucement. D'autres, au contraire, parient sur une diversification des activités — petit élevage, transformation du poisson séché, maraîchage sur les terres exondées — pour ne pas dépendre d'une seule ressource, aussi généreuse soit-elle certaines années. Sur les rives du lac, tout le monde s'accorde sur un point : la paix entre communautés se joue d'abord dans la capacité à partager équitablement une eau qui, elle, ne demande la permission de personne pour avancer ou reculer.

HM
Hélène Mercier
Directrice de la rédaction

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